Les CHAUSSURES
Les tables des café sont rondes comme les soucoupes
comme le cri dénichant de la bouche comme les lèvres
qui ne crient pas ou qui ont crié dans l’absence de bruit comme les roues
étirant le bruit sur les deux rails qui convergent au loin
pourtant le crépuscule cède un théâtre
de maisons noires de sang à la volée des mots
qui ne veulent rien dire et le précieux silence
cherche un refuge au-dessus d’un peigne de voies brillantes
dans la tranchée où les trains titubent sur le ferraillement et les soupirs
puis on retourne à l’escalier qui défie les hauteurs
on retrouve la pièce familière le robinet qui goutte
le lit meurtri par le poids du corps
le puits tremblant des rêves dans les hauts-fonds
les chaussures qu’on jette à côté du fauteuil
les chaussures qu’on ne voit jamais et que l’on voit tout à coup
Un jour sur le tapis dans la pénombre à la tombée du soir
désespérant des rideaux suspendus les chaussures
de connivence avec les territoires les chaussures ridées
ont enfreint le silence : quels pieds désormais pour oser
bâillonner ces bouches agrandies
leur cri leur cri humain dans un silence humain
Van Gogh peut-être aurait su terrasser l’épouvante :
ce qui gronde et se tait
ce qui pressent et n’ose dire – est terrible
plus que les mots blancs et les mots inscrits
elles par paires mais un cri un seul cri
en bas de la chaise faussement tranquille
avec le feu tressé de sa blondeur et la table à côté
instable et stable comme le monde que protège à peine sa coquille
Instants d’éternité faillible, Gallimard 2004

Né à Paris, il a habité six ans à Londres. Trouve alors définitivement sa voi(e/x). Le poète : un veilleur dans un univers en proie au désastre, à qui la poésie peut offrir un logos – et donc un sens. Publication d’une dizaine de recueils de poèmes, des traductions de l’anglais et de l’espagnol, de nombreux ouvrages réalisés avec ses amis peintres (Baltazar, Bertemès, Cortot, Greder, Hélénon, Laubiès, Pouperon…). Lauréat de nombreux prix dont le prix Apollinaire (1989) et le Grand Prix de l’Académie française « pour l’ensemble de son œuvre » (2000). Membre de l’Académie Mallarmé, du P.E.N-Club de France, du jury du Prix Apollinaire, de la Nouvelle Pléïade. Dernier titre paru : Son nom secret d’une musique (Gallimard, Paris, 2008).